Chansons populaires de l’ère Showa

Ce roman de la rentrée littéraire 2011 met en scène une société japonaise que l’on devine contemporaine. Tout au long du récit, le lecteur suit deux groupes :un groupe masculin, constitué d’ados attardés qui passent leur temps à boire, rire bêtement et à jouer à « pierre-papier-ciseaux ». On pourrait d’abord penser qu’il s’agit d’un groupe d’amis, mais rien ne les rapproche si ce n’est « le fait d’avoir renoncé à s’impliquer positivement dans la vie car tout a été déjà fait ».

Le ton est très vite donné, Murakami s’arrange pour que le lecteur puisse rapidement se forger une opinion sur ces jeunes gens : l’un a rejoint un groupe d’extrême droite sans grande conviction tandis qu’un autre fantasme de tuer méthodiquement un nouveau né…

On pourrait penser que le groupe des femmes serait susceptible de relever un peu le niveau… Mais ces six personnages ne sont amies que parce qu’elles portent toutes le même prénom et ont ainsi fondé l’association des Midori ! Tous  » [n’ont] jamais vraiment connu d’épreuves dans leur vie et […sont] absolument dépourvus de la capacité d’imaginer ce que les autres [peuvent] ressentir ou  désirer, et il ne leur viendrait pas à l’ idée de faire un geste pour autrui. »

L’intrigue commence véritablement par le meurtre d’une des Midori, tuée par l’un des garçons. Les autres femmes vont tout mettre en oeuvre pour venger leur amie, commençant par une enquête, des filatures et enfin un crime. S’en suit un chassé croisé des deux groupes, une « guerre sainte » toujours de plus en plus violente jusqu’au cataclysme final. Les personnages, surtout les femmes, semblent vraiment tirer profit des meurtres dans le sens où c’est le moyen qu’elles ont trouvé pour s’épanouir et paradoxalement, avoir de meilleures relations avec autrui.

« Elles en étaient sorties plus fortes et toutes les cellules de leur corps s’étaient mises à sécréter l’énergie et l’envie de vivre jusqu’alors inconnues ».

Ryu Murakami peint une société où plus rien semble n’avoir de sens…seul le meurtre conserve peut être une signification. Il met en évidence la perte des valeurs et des repères culturels. Les femmes, par exemple, ne notent plus les noms des garçons avec les idéogrammes mais utilisent le syllabaire. Tout part à vau-l’eau: dans les bars, seule l’eau est bonne (!) et les personnages consomment de la nourriture sous vide très souvent achetée dans des distributeurs automatiques. Les rapports humains sont assez tendus : la misogynie est quasi permanente…

« On dit souvent que seuls les cafards survivront à  la disparition du genre humain mais ce n’est pas vrai : c’est les bonnes femmes ! » ou encore  » les bonnes femmes font chier le monde […] Les bonnes femmes sont une espèce vivante qui a cessé d’évoluer. Mais qui peut contaminer les autres espèces. Il suffit qu’une jeune femme, un jeune homme, voire un enfant, perde toute volonté et tout désir d’évoluer pour se retrouver à l’instant même transformé en bonne femme. C’est une chose terrifiante! »

Si on prend en compte la composition du roman, on remarque qu’il est construit selon une logique de « karaoké littéraire ». En effet, les chansons populaires accompagnent les personnages tout au long de leur funeste chemin. La musique est peut-être le dernier art à plaire aux jeunes, dépourvus de repères, qui interprètent des chansons ou qui prononcent en rythme de simples syllabes à tout bout de champ.

J’ai d’ailleurs regretté qu’il n’ait pas été édité de roman-CD avec les chansons à écouter en même temps que la lecture (un peu comme l’a proposé Eric-Emmanuel Schmitt lors de la publication de Ma Vie avec Mozart), ce qui aurait donné une dimension supplémentaire au roman.

Ce récit fait donc entrer le lecteur dans un univers très sombre et le renvoie inévitablement à la question même du sens de l’existence et de la signification de sa propre vie.

Un grand merci à Newsbook et aux éditions Piquier pour cette découverte intéressante!

Ce billet s’inscrit également dans le Challenge  » Des notes et des mots » proposé par Anne.

MURAKAMI Ryu, Chansons populaires de l’ère Showa, éditions Piquier

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Chansons populaires de l’ère Showa

2 réflexions sur “Chansons populaires de l’ère Showa

    1. Effectivement l’univers décrit est assez inquiétant et ne peut pas laisser le lecteur sortir indemne des quelques chapitres lus… mais c’est vraiment une belle découverte!

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