Une photo, quelques mots…2

Retour de l’atelier d’écriture « Une photo, quelques mots » proposé par Leiloona à partir d’une photo de Kot.

(c) Kot

Ca faisait déjà plus de trois heures que j’attendais, dans cette minuscule chambre d’hôtel. Plus de trois heures que je l’attendais. Et il n’était toujours pas là. Lorsque nous nous étions quittés , d’un soi-disant commun accord, il m’avait promis qu’il viendrait me voir une dernière fois avant que je parte. Cinquante ans de vie commune ne s’effacent pas comme ça. Ce qu’on a pu vivre ensemble ne peut pas être détruit, pas en six mois tout de même !

Il y a une semaine, je lui avais envoyé une photo en noir et blanc, comme au temps des débuts de notre histoire. Au verso , j’avais indiqué  » A Lille, samedi 22, 15h, je t’embrasse, Emma ». Sans un mot de plus. J’avais quand même pris la peine de noter le nom de la ville, au cas où un Alzeimer se soit emparé de ses souvenirs… C’était l’hôtel où nous avions passé notre première nuit. Là où tout avait commencé. Là où je lui apprendrai que ce n’était peut être pas la fin.

Il y a huit mois, j’ai appris que j’étais malade. Les médecins ne savent pas ce que c’est. Ils m’ont donné encore 7 mois à vivre. Mon système immunitaire ne fonctionne plus, et mon système nerveux est peu à peu atteint. Je ne contrôle plus ni mes mouvements ni mes réactions. Après deux mois à essayer de me soigner, mon mari a commencé lui aussi à faire des malaises. Cette fois-ci les médecins ont pu l’expliquer : à son âge, il n’était plus en mesure de s’occuper de moi, c’était bien trop éprouvant émotionnellement de voir sa femme se détruire à petit feu. C’est alors que j’ai pris la décision de partir, de le quitter pour qu’il garde une belle image de moi qui ai partagé sa vie pendant plusieurs décennies. Au début, il n’était pas d’accord évidemment. Je lui ai expliqué mes peurs, l’angoisse de le tuer malgré moi.  Mais , il ne changeait pas d’avis.

Pendant plus de trois semaines, j’ai mis des somnifères dans sa nourriture. Il ne tenait plus debout, tombait dès qu’il était réveillé. Un après-midi, alors qu’il venait de s’ effondrer pour la troisième fois de la journée, il s’est mis  à pleurer et a reconnu que ça ne pouvait plus durer. C’est à ce moment là que nous avons pris la décision de vivre séparément le reste de notre vie. Nous nous sommes fait la promesse de nous revoir malgré tout, une dernière fois. J’ai été admise dans une unité de soins palliatifs, il a emménagé dans un meublé en banlieue de Rouen. Notre petit pavillon a été loué très vite. Pas de lettres ni de coups de téléphone pendant six mois, nous étions d’accord.

Il y a huit jours, les médecins ont voulu me parler. Ils ont débarqué à trois dans ma chambre. Une infirmière avait les larmes aux yeux. Ils cherchaient leurs mots. Ca a bien duré une minute avant que le plus jeune ne se décide à parler. Je savais déjà ce que l’on allait m’annoncer. Quand on est en soins palliatifs, on s’attend à ce genre de choses.

« Madame ? Est-ce que vous avez entendu ce que je viens de vous dire ? « 

Je leur souris poliment… A quoi cela servait-il ?

« Madame, il va falloir quitter la chambre! Une autre personne attend…plus jeune que vous… C’est inespéré. Nous ne comprenons pas ce qui se passe véritablement mais les examens sanguins répétés depuis deux semaines montrent que votre organisme lutte contre la maladie ! Nous ne savons pas si vous allez guérir mais votre pronostic vital n’est plus engagé. Vous allez quitter l’unité pour rejoindre un hôpital du centre-ville. »

Abasourdie, je lui fis répéter ce qu’il venait de m’annoncer. Je n’allai pas mourir ! J’allai retrouver Charles !

Pendant le trajet qui séparait l’unité de l’hôpital, je demandai aux ambulanciers de bien vouloir m’arrêter devant l’hôtel de l’Espérance, le temps que je prenne une photo avec mon polaroïd et réserve une chambre pour le samedi 22 Septembre. Arrivée à l’hôpital, j’écrivis quelques mots sur la photo et demandai à une infirmière de la mettre au courrier.

Désormais, il est 19h30. Charles ne viendra pas, je le sais maintenant… Mais pourquoi ?

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Une photo, quelques mots…2

7 réflexions sur “Une photo, quelques mots…2

  1. Que d’émotions ! À Charles en 6 mois, il lui est peut-être arrivé une tuile.
    En fait, si la décision est sage de ne pas faire souffrir l’autre il faut juste se poser les bonnes questions. Bravo pour ce texte émouvant.

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